Le Printemps arabe, les espoirs brisés des révolutionnaires

26 janvier 2011, Christopher Furlon, Tunis

En 2011, les pays arabes se soulevaient un à un, dans un élan démocratique. Dix ans plus tard, il s’est endormi, bercé par les répressions des gouvernements et de légères réformes.

Le 26 janvier 2011, le lendemain des premières manifestations contre le Président égyptien Hosni Moubarak, la Jordanie sort dans la rue pour manifester contre la vie chère. Le Yémen, le Koweït, la Libye ou encore le Maroc suivent le mouvement. En quelques mois, le Président Tunisien Zine El-Abidine Ben Ali s’enfuit, Moubarak abandonne le pouvoir égyptien et Mouammar Kadhafi voit son régime militaire s’effondrer en Libye. La Tunisie et l’Egypte organisent des élections, après la chute de leur Président. Mais dix ans plus tard, la démocratie n’a pas encore trouvé sa place et les libertés individuelles se font désirer.

Hossam el Hamalawy, le 29 janvier 2011 au Caire

La volonté d’une vie digne

Le 17 décembre 2010, dans les rues de Tunis, le jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi, sans autorisation officielle de vente, voit les forces de l’ordre confisquer sa charrette et son stock. Devant le protectorat où il était venu protester cette décision, il s’immole par le feu. Cet acte désespéré déclenche la rage d’une population dont le niveau de vie n’augmente plus. Avec 14% de chômeurs en 2010, Mohamed Bouazizi devient le symbole d’un peuple qui n’en peut plus. Ce geste fait également résonnance en Egypte, où l’inflation est de 11% en 2010, et où 40% de la population vie sous le seuil de la pauvreté.

Dix ans plus tard, les tunisiens n’ont pas encore le niveau de vie qu’ils souhaitaient. Avec 16,2% de chômeurs au troisième trimestre de 2020, les attentes sont loin d’avoir été atteintes. Si le taux de chômage est supérieur à celui de 2010, il est tout de même inférieur à celui d’après-révolution (18% en 2011) et la crise sanitaire en 2020 n’a pas aidé l’économie tunisienne. Paradoxalement, les révoltes tunisiennes ont porté un coup à une économie soutenue principalement par le tourisme : entre 2010 et 2011, la recette du tourisme a chuté de 30% selon la banque centrale tunisienne.

Les autres pays du « Printemps Arabe » font le même constat. En Egypte, alors que la révolution coûte 7,5 milliards de dollars au pays, l’inflation reste élevée et le tourisme est réduit. La Libye, devenu un champ de bataille géant, a vu ses exportations pétrolières fondre.

Suhaim Salem, le 23 octobre 2011 à Tripoli

Une victoire démocratique en demi-teinte

Les attentes économiques tunisiennes se sont rapidement transformées en mobilisation contre le pouvoir dans tout le monde arabe. En moins d’une année, quatre despotes tombent : Ben Ali en Tunisie (23 ans de pouvoir), Moubarak en Egypte (29 ans au pouvoir), Kadhafi en Libye (41 ans au pouvoir) et Ali Abdallah Saleh au Yémen (21 ans au pouvoir). Suivra en 2019 Omar al-Bechir au Soudan, renversé après 29 ans au pouvoir. Dans les autres pays touchés par les mobilisations, les quelques réformes prises ont permis aux gouvernements de se maintenir, comme au Maroc ou en Jordanie. En Syrie, Bachar al-Assad se maintient au pouvoir par une violente répression et l’arrestation de dizaines d’opposants politiques.

Après dix ans, la chute de plusieurs régimes dictatoriaux ne peut qu’être relativisée. En Egypte, l’armée a su profiter de la chute de Moubarak, en installant un régime militaire, Abdel Fattah al-Sissi à sa tête depuis 2014. Depuis, il tient l’Egypte d’une main de fer, et la démocratie a du mal à pointer le bout de son nez. Au Yémen et au Soudan, la famine fait rage et le pouvoir ne réussit plus à l’endiguer. La chute de Mouammar Kadhafi a précipité la Libye dans la guerre civile, et le pays est aujourd’hui divisé en trois zones : le gouvernement du Maréchal Haftar à l’Ouest, le Gouvernement d’Union Nationale à l’Est et le sud est au main de plusieurs milices armées.

Fred Dufour, le 18 janvier 2011 à Tunis

Finalement, la Tunisie est le seul pays ayant su prendre un virage démocratique. Sans parler d’une franche réussite, elle a su amorcer sa transition démocratique et les libertés individuelles prennent de plus en plus de place depuis 2011. En 2014, une nouvelle Constitution a vu le jour, renforçant les espoirs d’un renouveau démocratique. Malgré tout, la jeune démocratie reste fragile, bousculée par des islamistes en quête de pouvoir.

Malgré un échec global, le fantôme des révolutions continuent de voler au-dessus des pays arabes. Ces dernières années, plusieurs mobilisations ont refait naitre les espoirs d’un nouveau « printemps arabe ». En 2018, des manifestations éclatent en Algérie, au Soudan ou encore au Liban, sans réel impact. Plus récemment, le Hirak en Algérie a mis fin à 19 années de pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika, mais la révolution politique attendue n’a pas eu lieu. Il faut tout de même rappeler que la démocratie ne s’est jamais installée sans accroc. En France, il a fallu près d’un siècle pour qu’elle s’installe définitivement.

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