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L’héritage empoisonné d’une vallée en or

Alors que l’ancienne mine d’or de Salsigne est fermée depuis 2004, les déchets d’arsenic pollue encore aujourd’hui la vallée de l’Orbiel. Au-delà de cette pollution, c’est l’inaction de l’Etat qui exaspère les habitants, malgré un danger direct pour les populations.


Debout au milieu de la vaste salle de réunion de la mairie de Lastours (Aude), Jean-Louis Teissié bouillonne. Face à lui, le jeune interne du CHU de Montpellier manque d’arguments pour convaincre le 1er adjoint de soutenir son étude. « Je ne veux pas d’étude. Je veux juste que ce soit dépollué, la préfecture les a déjà les chiffres ! » rétorque l’élu. Les chiffres en question sont les taux d’arsenic présent dans le sang des habitants.

Depuis deux décennies, la vallée de l’Orbiel est polluée par l’ancienne exploitation de la mine d’or de Salsigne, fermée en 2004. En novembre 2018, des pluies torrentielles drainent des déchets entassés sur le site de Nartau qui recouvrent la cour de l’école du village. Alors que le préfet de l’Aude avait annoncé une « absence de pollution significative », les analyses urinaires de juin 2019 sur trois enfants de l’école prouvent leur surexposition à l’arsenic. Trois mois plus tard, l’Agence Régionale de Santé recense au moins 58 enfants de la vallée dans le même cas.

« La préfecture communique des chiffres 100 fois inférieur à la réalité »

Une situation que ne supporte plus Jean-Louis Teissié : « Moi j’habite au bord du Grésillou [le ruisseau traversant Lastours, NDLR]. Comment je fais avec mes petits-enfants ? Je leur demande de ne plus venir à la maison ? ». Lorsqu’il est question des fautifs, il pointe du doigt l’inaction du Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM), responsable de la mine depuis sa fermeture. Une colère que l’on retrouve chez le maire de Lastours, Max Brail, qui dénonce l’inaction des responsables politiques et de la préfecture : « C’est la mairie qui a payé pour nettoyer la cour d’école après les inondations. Ils ne nous ont même pas dit où l’on pouvait déposer les boues polluées ».

Une inaction de l’État, mais également des mensonges selon l’élu. « La préfecture communique des chiffres 100 fois inférieurs à la réalité », affirme le maire, faisant référence à une affaire de 2013. Cette année-là, alors qu’un cours d’eau est recouvert d’une boue ocre, le préfet annonce dans un communiqué que l’analyse réalisée par le BRGM n’a pas repéré de sur-concentration d’arsenic. Une version démontée par le Canard Enchaîné et l’association Gratte-papier, qui divulguent les résultats d’une première analyse de l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (ONEMA), cachée par la préfecture, révélant des taux d’arsenic de 4469 μg/L d’eau. Une valeur cent fois supérieure à celle communiquée et seize fois supérieure au seuil de norme biologique.

Mais la médiatisation de l’affaire par le Canard Enchaîné et Mediapart ne fait pas l’unanimité dans la région. La ville de Salsigne, qui a donné son nom à la mine, se retrouve aujourd’hui associée à la pollution. « On nous appelle les pollueurs dès qu’on veut représenter notre ville », dénonce Brigitte Amigues, secrétaire de l’association Salsigne Mines et Mémoire. Quitte à s’impatienter dès que ce sujet est abordé : « Il n’y a pas de pollution à Salsigne, il n’y avait que les bureaux ici ! ».

La mine fermée en 2004 a légué plusieurs millions de tonnes de déchets toxiques à une région orpheline de son activité économique principale. La colère y est un refuge légitime, contre l’État inerte face à l’empoisonnement des terres, et contre la dégradation de l’attractivité économique de leur région. Le chevalement du Puits Castan qui domine les anciennes terres minières est le dernier vestige du passé doré de la région.