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La partie d’échecs de la Russie

Depuis le 9 août, les biélorusses descendent dans la rue pour manifester contre l’élection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko, le « dernier dictateur d’Europe », pour un sixième mandat. Au-dessus de ces contestations, les fantômes de la domination russe de l’ère soviétique se font de plus en plus ressentir, alors que la Russie n’a toujours pas abandonné l’idée de fusionner les deux pays. Tout comme elle a pu le faire en Syrie ou en Ukraine, la Russie n’hésite plus à placer ses pions à l’étranger, que ce soit militairement parlant, mais également de manière plus dissimulée.

Ancien territoire de l’URSS, la Biélorussie ne s’est jamais réellement détachée de la domination russe depuis la chute du mur de Berlin. Encore dépendante de la Russie au niveau économique, c’est politiquement que le pays subit aujourd’hui la pression de son voisin. Après quatre semaines de contestations, violemment réprimées par le pouvoir en place, le mandat présidentiel d’Alexandre Loukachenko est fragile et la Russie est un allié logique pour rester à la tête du pays. Pour autant, si le soutien de Poutine peut être une aide pour le sixième mandat de Loukachenko, il pourrait également sonner la fin de la Biélorussie indépendante.

Le président biélorusse se retrouve alors coincé entre deux camps : les manifestants demandant son départ du pouvoir, et Vladimir Poutine souhaitant la fusion des deux pays. Ces dernières années, la Russie est devenue spécialiste pour tirer les bénéfices de pays en crise, comme en Syrie ou en Libye.

La Syrie, le premier test pour la Russie

En 30 septembre 2015, Vladimir Poutine répond positivement à l’appel à l’aide de Bachar al-Assad, au pouvoir en Syrie depuis 2000. Immédiatement, la Russie envoie des hommes et bombarde les territoires occupés par l’Etat Islamique. Si officiellement la Russie combattait Daesh, installé en Syrie, l’intervention se transforme rapidement en une mission sauvetage du pouvoir de Bachar al-Assad. Sur le territoire syrien, la Russie n’hésite pas à viser des cibles civiles, voire des hôpitaux, prouvant que l’action ne se dirige pas contre l’Etat Islamique, mais bien contre les opposants au pouvoir en place.

En protégeant Bachar al-Assad, la Russie cherche à protéger ses intérêts économiques, mais également à se donner le statut d’une grande puissance. A l’image des Etats-Unis interventionniste de l’après-guerre, la Russie souhaite se donner une image internationale en intervenant en dehors de ses frontières, quitte à dépasser les limites du droit international pour gagner sa guerre.

Bachar al-Assad restant au pouvoir, la Russie conserve son accès maritime au port militaire russe de Tartous, au sud-ouest du pays, une autre raison de l’intervention russe en Syrie. En conservant ce port militaire, la Russie s’offre une porte d’entrée sur la Méditerranée. Tout juste un an après le début de l’intervention russe en Syrie, les installations portuaires russes de Tartous se sont transformées en une base navale permanente, garantissant à Poutine un point d’appui fiable, à proximité de l’Europe et de l’Afrique. Cette base russe s’ajoute aux deux autres déjà présentes sur le sol syrien, à Heimim et à Qamichli, sur le territoire kurde.

Les mercenaires de Wagner, outil favori de la Russie

Si la Russie est intervenue officiellement en Syrie, elle n’hésite pas camoufler son intervention dans d’autres pays, à travers l’utilisation de mercenaires. Hors de toutes armés officielles, ces hommes n’ont aucune existence légales mais sont bien présents en Libye, en Ukraine ou encore en Afrique. Prouvé par l’ONU dans un rapport confié au Conseil de Sécurité, leur présence est niée par le pouvoir russe, toute comme l’existence de la société privée Wagner, qui les embauche. « En Russie, personne ne cache ou ne réfute vraiment cette présence. Le Kremlin ignore simplement ces informations. » précise le politologue russe Anatoly Nesmiyan. Pour la Russie, l’utilisation de mercenaires privés de Wagner lui permet de cacher son intervention militaire, mais également de “privatiser les pertes”.

Vétérans russes pour la plupart, ces mercenaires deviennent les principaux acteurs de conflits dans lesquels l’intervention de la Russie est censée être limitée : selon l’ONU, ils sont près de 1 200 à aider le maréchal Haftar, qui domine la majorité du territoire libyen. D’ailleurs, une grande partie d’entre eux participait en 2019 à l’offensive du maréchal Haftar pour reprendre Tripoli, offensive qui se solda par un échec face aux forces du Gouvernement d’Accord National, soutenus par Ankara.

Mercenaires de la société privées russes Wagner FLORENT VERGNES / AFP)

Omniprésents en Libye, ces mercenaires étaient également en Ukraine, lors de la crise de Crimée, ou en Syrie. Depuis quelques années, ces hommes investissent des pays d’Afrique, notamment la Centrafrique ou le Mozambique, où ils sont responsables de la formation de l’armée locale.

Un œil sur l’Afrique

En dehors de l’aspect militaire, la Russie tente aussi d’élargir son influence en Afrique. En octobre dernier, Vladimir Poutine organisait un sommet à Sotchi dans lequel 50 chefs d’état africains étaient conviés. A travers la signature de contrats militaires ou économiques, la Russie entend récupérer le retard qu’elle a accumulé, par rapport aux anciennes puissances coloniales. Du Maroc à l’Afrique du Sud, en passant par l’Ethiopie, les dirigeants Russes multiplient les visites en Afrique depuis 2015, dans l’optique de recréer les liens présents sous l’URSS.

Cette influence se caractérise également par la multiplication d’ingérences dans plusieurs pays du continent : outre la présence de mercenaires russes en Centrafrique, des hommes ont également été envoyés en 2019 au Soudan pour aider le président Omar al-Bachir, en difficulté face aux manifestations. En 2018, la Russie aurait également influencé les résultats des élections présidentielles de Madagascar. Selon un reportage de la BBC, des émissaires russes auraient contacté plusieurs candidats à quelques mois des élections. Parmi eux, André Mailhol s’est vu remettre plusieurs milliers d’euros en liquide, alors que près de 2 millions de dollars ont été proposé à Jean-Omer Beriziky, ancien premier ministre malgache.

Au fur et à mesure des années, la Russie place ses pions à travers le monde dans l’optique de retrouver l’influence que pouvait avoir l’URSS avant sa chute. Pour cela, Vladimir Poutine ne semble pas avoir de limite, si ce n’est la peur d’une guerre frontale.