The Slow Media

Du printemps arabe à #FreeUyghurs : les mobilisations populaires par les réseaux sociaux

Au XXIe siècle, les réseaux sociaux se sont installés au cœur des mouvements populaires, permettant à la fois une mobilisation immédiate et une circulation des informations plus rapide.

Ce jeudi 1er octobre, le député européen Raphaël Glucksmann, tête de liste du Parti Socialiste (PS) aux dernières élections européennes, a lancé le mouvement #FreeUyghurs sur les réseaux sociaux. En quelques heures, des milliers de carrés bleus, couleur du peuple Ouighours, ont fleuri sur Instagram, pour dénoncer l’internement de masse que subit cette population musulmane en Chine.

En quelques mois, c’est le deuxième mouvement similaire, après #BlackLivesMatter, déclenché par la mort de George Floyd le 25 mai 2020. Portés par une jeunesse omniprésente sur les réseaux sociaux, relayés par les médias traditionnels, ces deux mouvements ont inondé Instagram et Twitter : 25 millions de publications Instagram sont assortis du hashtag #Blacklivesmatters. Le hashtag #FreeUyghurs accompagnait plus de 110 000 publications sur Instagram. En moins de 10 ans, les réseaux sociaux sont devenus omniprésents dans les mouvements populaires.

Le printemps arabe, la révolution des réseaux sociaux

Le 6 janvier 2011, le chercheur américain Evgeny Morozov, spécialiste des questions du progrès technique et numérique, et de leurs impacts sur le politique et le social, publiait son livre The Net Delusion. Il y déclare : “Espérer qu’il suffise d’ouvrir tous les réseaux […] pour rendre une transition vers la démocratie plus facile ou plus probable est illusoire”. Le 14 janvier 2011, le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali était renversé par la population, mobilisée sur les réseaux sociaux. Elle mettait fin à 24 ans de pouvoir sans partage. Le 11 février 2011, le président égyptien Hosni Moubarak démissionnait de ses fonctions, après la tenue de manifestations anti-Moubarak, organisées et structurées à travers les réseaux sociaux. Il était resté au pouvoir pendant 30 ans.

En 2011, le peuple égyptien a su se mobiliser sur les réseaux sociaux pour renverser Hosni Moubarak, à la tête du pays depuis 1981 (HOSSAM EL-HAMALAWY)

Si l’utilisation des réseaux sociaux a été déterminante dans la construction de ces deux mouvements révolutionnaires, leur utilisation diffère, comme le remarque David M. Faris pour la revue Politique Etrangère : “Contrairement à l’Égypte, où les manifestations du 25 janvier ont été ouvertement préparées, annoncées et organisées sur Facebook, les médias sociaux n’ont semblé jouer aucun rôle dans l’éclatement des soulèvements en Tunisie. […] Dans le cadre de la révolution [en Tunisie ndlr], le rôle des blogs, des réseaux sociaux et des cyber-activistes était d’informer les gens de ce qui se passait et de les mobiliser”.

S’il est impossible d’affirmer que les réseaux sociaux ont été la cause de ces soulèvements, il est évident que leur rôle a été majeur dans leur tenue. Ces nouveaux médias ont favorisé, entre autres, l’organisation des manifestations, par le biais de groupe Facebook. En Egypte, on peut notamment penser à “Nous sommes tous des Khaled Saïd”, crée en 2010 après la mort du jeune homme, tué par la police égyptienne en juin de la même année ou encore le Mouvement du 6 avril, crée en 2008 sur le même réseau social.

Des mouvement populaires en temps réel

La particularité des printemps arabes est également la couverture médiatique en temps réel par les militants, à travers les médias sociaux comme Twitter. Que ce soit en Egypte ou en Tunisie, le mouvement était majoritairement couverts par des individus et non des institutions médiatiques, comme l’a relevé l’International Journal of Communication dans une étude : lors des manifestations de ces deux pays, 69% des messages postés sur les réseaux sociaux l’étaient par des individus, les médias ne représentant que 14% des posts.

Ce phénomène observé pendant le printemps arabe été visible dans d’autres mouvements populaires plus récents : la guerre en Syrie où les casques blancs et des civils comme Hadi Alabdallah couvraient les bombardements sur Twitter, les manifestations à Hong-Kong. La crise des Gilets Jaunes a vu éclore des journalistes-militants comme Taha Bouhafs. Ce phénomène peut être du à l’impossibilité des journalistes professionnels à couvrir les manifestations, comme ce fut le cas en Syrie, mais également à une certaine méfiance envers les médias traditionnels : la crise des gilets jaunes en est l’exemple parfait, où les médias ont été accusés à de nombreuses reprises de ne pas considérer le mouvement.

le journaliste-citoyen Hadi Alabdallah a couvert le conflit syrien sur Twitter, et notamment la bataille d’Alep. AL-JAZEERA

Prise de conscience collective ou simple indignation éphémère ?

A la différence du Printemps Arabes ou des manifestations des gilets jaunes, le mouvement #FreeUyghurs lancé par Raphaël Glucksmann n’a pas vocation à contester le pouvoir en place. Dénonçant des pratiques contraires aux droits de l’Homme du gouvernement chinois, il a pour objectif de créer une conscience collective, dans l’optique de stopper ces internements. Sur cet aspect, le mouvement du député européen se rapproche de la mobilisation apparue en juin 2019 sur Instagram, visant à dénoncer la violente répression du peuple soudanais par le gouvernement militaire, après la chute du dictateur Omar al-Bachir : de nombreux internautes avaient alors remplacé leur photo de profil par un fond bleu, en soutien aux victimes.

Si l’existence du mouvement est louable, il n’est pas rare que la mobilisation ne se limite qu’aux réseaux sociaux, et ne restent qu’une indignation virtuelle, sans réelle impact sur les pratiques dénoncées : le mouvement en soutien aux victimes soudanaises s’est rapidement essoufflés, n’ayant aucune réelle conséquence sur les violences commises par le gouvernement militaire. Face à un événement s’étalant dans la durée, le spectateur se lasse facilement et a tendance à se désintéresser de la cause.

Ce phénomène n’est pas nouveau et a été détaillé par Rony Brauman et René Backman dans leur livre Les médias et l’humanitaire, éthique de l’information ou charité-spectacle en 1996 : une crise (humanitaire dans le cadre de leur livre, politique dans le cadre de cet article) doit être un événement isolé pour rester médiatisé : “Un journal télévisé ne peut traiter deux famines sur le même plan” remarque Rony Brauman. La médiatisation d’une crise remplace la médiatisation d’une autre, que la première soit résolue ou non. Rony Brauman prend l’exemple de la guerre au Liberia en 1990 : à la Une des JT pendant plusieurs semaines, les médias n’en ont plus jamais parlé ensuite, alors qu’elle était loin de se terminer (le conflit a été résolu en 1996). Les réseaux sociaux et leur flux continu ne font qu’accentuer le phénomène.

Si la mobilisation pour les victimes soudanaises en 2019 et le mouvement de Raphaël Glucksmann pour les Ouighours sont comparables par leur présence sur les réseaux sociaux, ils sont différents dans leur continuité en dehors du virtuel : si peu d’actions concrètes avaient été organisées dans le premier cas, le député européen du Parti Socialiste a réussi à créer une dynamique externe aux réseaux sociaux : en intervenant sur les plateaux télévisions, en interpellant les P-DG de grands groupes accusés de profiter du travail forcés des Ouighours et en déléguant les campagnes d’affichage aux jeunes, Raphaël Glucksmann crée un sentiment d’appartenance au mouvement. Au-delà de la simple publication d’un carré bleu sur Instagram.